Extraits du "Très Bas" de Christian Bobin

Peut-être ne tombe-t-on amoureux que pour enfin commencer à parler

La parole d’amour est antérieure à tout, même à l’amour

C’est toujours par le plus petit côté que les grandes choses arrivent.

La beauté vient de l’amour, comme le jour vient du soleil…

L’amour vient de l’attention. L’attention simple au simple, l’attention humble aux humbles. L’attention vive à toutes vies…

Croire c’est donner son cœur

On voit ce qu’on espère. On voit à la mesure de son espérance…

Le lieu où nous vivons en vérité n’est pas un lieu. Le lieu où nous vivons vraiment n’est pas celui où nous passons nos jours, mais celui où nous espérons – sans connaître ce que nous espérons, celui où nous chantons – sans comprendre ce qui nous fait chanter.

On n’aime plus guère cette vie-là, mais au moins on sait de quoi elle est faite. Si on la quitte, il y aura un temps où on ne saura plus rien. Et c’est  ce rien qui vous effraie…

Un rien peut vous donner à votre vie…

Aller là où le monde n’est plus qu’une seule note élémentaire tenue infiniment, une seule corde de lumière vibrant éternellement en tout, partout.

…La vérité est bien plus dans le bas que dans le haut, bien plus dans le manque que dans le plein…

La vérité n’est pas dans la connaissance qu’on en prend mais dans la jouissance qu’elle nous donne.

La vérité est une jouissance telle que rien ne peut l’éteindre, un trésor que même la mort – cette pie voleuse – ne saura prendre…

…Au commencement était le Verbe…

…Humilité vient du latin : « humus » qui veut dire terre, la terre…

Le monde de l’esprit n’est rien de différent du monde matériel. Le monde de l’esprit n’est que le monde matériel enfin remis d’aplomb

…Je veux passer tous jardins clos, sauter tous murs de pierre, aller partout en beau désordre…

…Tout a puissance de parole dans l’amour, car tout est doué de sens dans l’amour insensé.

…La vérité tient sa lumière en elle-même, non dans celui qui la dit…

…une égalité absolue de chaque vivant avec tous les autres,  la même dignité d’existence donnée à chacun – gueux, bourgeois, arbre ou pierre – par le seul miracle d’apparaître sur terre, baigné du même soleil d’amour souverain…

…Dans le présent, le merveilleux présent de tout…

…L’aujourd’hui éternel des vivants, l’aujourd’hui amoureux de l’amour…

…Ce murmure du silence au silence…

L’amour n’est rien d’original. L’amour n’est pas une invention d’auteur…

L’amour est à lui-même sa réponse…

Il n’y a devant l’amour aucun adulte, que des enfants, que cet esprit d’enfance qui est abandon, insouciance, esprit de la perte d’esprit…

Dieu c’est ce que savent les enfants, pas les adultes…

…Il n’y a pas de Terre Sainte. C’est toute la terre qui est sainte, ou bien rien d’elle.

L’amour est manque bien plus que plénitude. L’amour est plénitude du manque. C’est une chose incompréhensible. Mais ce qui est impossible à comprendre est tellement simple à vivre.

Ses jours sont à l’homme ce que ses peaux sont au serpent. Ils luisent un temps au soleil puis de détachent de lui…

…Ceux qu’on ne peur noyer dans les eaux d’un mépris, on le sétouffe en les serrant des ses bras…

Le monde veut le sommeil. Le monde n’est que sommeil. Le monde veut la répétition ensommeillée du monde. Mais l’amour veut l’éveil. L’amour est l’éveil chaque fois réinventé.

…Je voudrais être un fou qui ne possèderait plus qu’une seule chose : un cœur.

Quand la vérité entre dans un cœur, elle est comme une petite fille qui, entrant dans une pièce, fait aussitôt paraître vieux tout ce qui s’y trouve.

Il suffirait d’avoir la patience et la paix blonde des grands champs de blé, leur consentement aux grâces mouvantes du vent et des lumières

Et que nos cœurs chaque jour s’ouvrent à la fraîcheur et à l’éclat des coquelicots

Il faut longtemps moudre les mots et mourir en silence pour faire cuire le pain du ciel

L’art suprême, ce qui manque à tant de petits maîtres, c’est de savoir donner sa langue au chat

Mourir, c’est comme tomber amoureux : on disparaît, et on ne donne plus de nouvelles à personne

Chaque jour j’attends tout

Ils craignent la mort plus que tout, sans voir qu’il y a une chose plus redoutable encore : une vie sans amour

J’étais une colombe, avec un boulet de plomb à la patte…

Personne ne peut m’arrêter maintenant. J’ai des ailes…

Le rouge des pavots monte à mon cœur comme une flamme…

Il y a une étoile mise dans le ciel pour chacun de nous, assez éloignée pour que nos erreurs ne viennent jamais la ternir.

Le jour où nous consentons à un  peu de bonté est un jour que la mort ne pourra plus arracher au calendrier

Une intelligence sans bonté est comme un costume de soie porté par un cadavre

Les  visages sont les plaques sensibles des âmes – ce sur quoi, après ce qu’il aura fallu de temps et d’obscurité, elles se révèlent.

L’amour est le miracle d’être un jour entendu jusque dans nos silences, et d’entendre en retour avec la même délicatesse : la vie à l’état pur, aussi fine que l’air qui soutient les ailes des libellules et se réjouit de leur danse.

Ils peuvent tout faire entrer dans leurs calculs sauf la grâce, et c’est pourquoi leurs calculs sont vains.

Les âmes sont des décrets, une manière propre à chacun de jeter sa vie au néant ou de la lancer jusqu’au ciel – une décision prise au plus intime, à n’importe quel âge, dans les ténèbres et pourtant en toute clarté.

La sainteté n’est rien de ce qu’on imagine. J’ai rencontré aujourd’hui une troupe de primevères bavardant à l’air libre et faisant de leurs bavardages une prière qui montait droit au ciel. Leur cœur était ouvert aux pluies, aux sécheresses et même à l’arrachement…

Rien ne préserve mieux la fraîcheur de la vie que le calme d’un cœur brûlant.

L’ennui prépare l’émerveillement, comme on déploie une nappe blanche sur la table, les jours de fête.

Nous nous faisons beaucoup de tort les uns aux autres et puis un jour nous mourons.

Le monde où nous vivons est enchanté par l’amour et sans cet enchantement nous n’y séjournerions pas une seconde…

Nous devrions rendre grâce aux animaux pour leur innocence fabuleuse et leur savoir gré de poser sur nous la douceur de leurs yeux inquiets sans jamais nous condamner.

La vérité est sur la terre comme un miroir brisé dont chaque éclat reflète la totalité du ciel.

Quelque chose vient à tout instant nous secourir…

Il n’y a pas d’autre consolation que la vérité…

L’arbre s’entretient avec le vent des choses éternelles et ses jeunes feuilles en frémissent de plaisir

Ce qui est blessé en nous demande asile aux plus petites choses de la terre et le trouve…

Les feuilles qui dansent, ivres, au bras du vent, n’échangeraient leur place contre rien au monde…

La vérité tient à la pureté d’une voix. Cette pureté naît de la clarté du cœur…

Chez nous la vérité (…) ne brille pas dans les lointains. Elle chante dans le proche. Elle n’est pas au bout du chemin, elle est le chemin même. Elle n’est pas en face, mais au milieu de nous.

D’où vient le vent ? D’un livre ancien qu’on a oublié de refermer
À quoi reconnaît-on la parole juste ? À son silence.

Qu’est-ce que la neige ? un peu de froid, beaucoup d’enfance.

Qui danse jusqu’à l’aube ? L’étoile.

Qui marche en effaçant ses pas ? La bonté.

Qu’est-ce qui distingue les anges de nous ? Leur très grand naturel.

Comment s’appelle le chien qui mord son maître ? La gloire.

Qui rit après sa mort ? La pluie dans le feuillage.

Qui mange dans notre main ? L’espoir.

Qui ne vient chez nous qu’en notre absence ? L’amour.

Qui a la fièvre sans jamais être malade ? Le temps.

Qui essuie la lumière avec un chiffon sale ? La folie .

Qui entre sans qu’on l’invite, et sort sans qu’on la chasse ? La vie.

Ainsi allons-nous dans la vérité, comme un enfant va dans ses jeux : perdant, gagnant. Gagnant, perdant. Et toujours prêt à dire, et toujours prêt à jouer.

Celui qui attend, nous l’appelons le « tout comblé » - car dans l’attente le commencement est comme la fin, la fleur est comme le fruit, le temps comme l’éternel.

Fier navire de l’attente avec ses deux grandes voiles, solitude et silence.

Celui qui attend est comme un arbre avec ses deux oiseaux, solitude et silence. Il ne commande pas à son attente. Il bouge au gré du vent, docile à ce qui s’approche, souriant à ce qui s’éloigne.

La tyrannie du visible fait de nous des aveugles. L’éclat du verbe perce la nuit du monde…

Dieu nous regarde monter les châteaux de cartes de nos projets jusqu’au jour  imprévisible où il tape du poing sur la table et fait tout s’effondrer : quelque chose, enfin, arrive.

C’est le propre des contemplatifs que de ne négliger personne. L’âme qui se rapproche de son centre y redécouvre le petit peuple de ceux qui l’entourent : le royaume du saint est le royaume de l’ordinaire…

Bien avant d’être une manière d’écrire, la poésie est une façon d’orienter sa vie, de la tourner vers le soleil levant de l’invisible…

Être vivant c’est être soi, seul dans son genre…

…Car chez nous le contraire de la folie ce n’est pas la sagesse, mais la joie…